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San Quentin, I hate every inch of you. : Le Printemps de Septembre dans Le Monde

octobre 2, 2012

Toulouse met l’art au défi de l’histoire
LE MONDE | 01.10.2012 à 12h30
Par Harry Bellet (Toulouse)

« Cest Kirikou ? », demande le pompier de service au Musée des Abattoirs à une des nombreuses – et compétentes – médiatrices qui accompagnent utilement les visiteurs du Printemps de Septembre, lequel, pour simplifier, se tient en automne à Toulouse. « Kirikou » peut-être, puisque travaillée à partir de marionnettes en ombres chinoises traitées en dessin animé ; mais vue par l’artiste afro-américaine Kara Walker, la pauvre enfant noire est traquée par des chasseurs d’esclaves, violée bien sûr, découpée à la scie égoïne dans le sens de la longueur, et – heureusement – on en oublie.
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Car la manifestation d’art contemporain, pour sa vingt-deuxième édition depuis sa création à Cahors en 1991 par Marie-Thérèse Perrin – qui la voulait à l’origine dédiée à la photographie plasticienne -, a pour commissaire Paul Ardenne. Né en 1956, auteur de nombreux ouvrages sur l’art contemporain, dont il étudie souvent les dimensions politiques, il a aussi publié en 2006 Extrême : esthétiques de la limite dépassée (éd. Flammarion).
Il n’y faisait déjà pas dans la dentelle. A Toulouse, à travers son choix d’artistes répartis dans plusieurs lieux, il se surpasse. On a vu peu d’expositions questionnant aussi pertinemment le rôle ou la position des créateurs dans la société depuis « Face à l’histoire », organisée par Jean-Paul Ameline au centre Pompidou en 1996. Laquelle se demandait comment un « moderne », engagé dans une démarche personnelle, pouvait modifier sa pratique à l’occasion, quand l’actualité prenait un tour si énorme qu’elle mettait l’art au défi.
Le propos est ici un peu différent, ou plus erratique. Pas la faute du commissaire, mais plutôt celle des artistes. Ainsi deux travaux plastiquement assez proches, celui du Français Gérard Rancinan et celui des Russes du groupe AEF + S, des photographies gigantesques à l’esthétique léchée où des acteurs prennent des poses convenues, comme dans des tableaux vivants, explorent-ils des pistes très différentes : le premier reconstitue quelques grands moments de l’histoire de l’art, quand elle flirte avec le politique, en recréant par exemple La Liberté guidant le peuple de Delacroix, ou Le Radeau de la Méduse de Géricault, les seconds rendant hommage au personnage de Trimalcion, un des grands moments du Satyricon de Pétrone, où les agapes de l’ancien esclave affranchi devenu richissime peuvent, compte tenu de la nationalité des artistes, faire penser aux excès des actuels oligarques russes qui font les délices des gazettes.
Les vidéos sont aussi présentes en force, comme celles, éminemment poétiques, d’Adel Abidin, né à Bagdad, qui montre un pont de sa ville natale détruit durant les bombardements : isolée sur une rive, une vache meugle sa tristesse de ne pouvoir rejoindre le troupeau resté de l’autre côté ; ou le travail de Sisyphe d’archéologues vu par Ali Kazma.
Mais les oeuvres les plus dures sont des installations : Christophe Draeger a reconstitué la chambre d’hôtel, minuscule, où furent retenus les athlètes israéliens des Jeux olympiques de 1972, à Munich, par un commando palestinien. Tragique, poignant, et à ne jamais oublier. Tout comme les travaux de Jean-Michel Pancin sur les vestiges de la prison Sainte-Anne en Avignon : relevés des graffitis laissés sur les murs, chaussettes roulées contenant le plus souvent de la drogue qu’on essayait de leur balancer de l’extérieur par-dessus le mur et qui finissaient le plus souvent accrochées aux barbelés, souvenirs d’un détenu qui évoque deux évasions réussies et une guillotine en fonctionnement, et surtout, les fresques réalisées par les prisonniers : une seule Vierge à l’enfant pour une pléiade de pin-up, voilà qui dit toute la misère de la vie carcérale.
On se surprend en sortant à fredonner la chanson que Johnny Cash offrit aux prisonniers d’un pénitencier californien : « San Quentin, I hate every inch of you. » A Toulouse, en ce printemps automnal, c’est le contraire : on aime presque chaque pouce de ce qui est montré.

L’Histoire est à moi ! Divers lieux, jusqu’au 21 octobre.
Sur le Web : www.printempsdeseptembre.com.

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