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La guerre à Toulouse (Printemps de Septembre) sur le blog de lunettesrouges

octobre 18, 2012

Article original publié sur lunettesrouges.blog.lemonde.fr



Noor Abed, It is really loud over here, 2012, capture écran vidéo

Il serait temps de parler du Printemps de Septembre de Toulouse, qui ferme dans quelques jours (le 21 octobre), amateur négligent ! Certes, mais il y avait tant de choses à y voir que j’ai pris du retard. D’abord, c’est un thème assez cohérent, ‘L’Histoire est à moi‘ qui, sous l’impulsion de Paul Ardenne, anime toutes les expositions ou presque; l’histoire, ici, c’est souvent la guerre, d’ailleurs, et c’est un bel ensemble sur la manière dont l’artiste se confronte au monde et aux conflits et je suis un peu étonné des critiques sommaires, comme celle de Télérama, qui l’expédie en trois lignes). Passons sur les réactions à l’oeuvre de mounir fatmi, dont les versets du Coran projetés au sol, et donc susceptibles d’être foulés par des passants, ont ému des musulmans toulousains : il y a eu censure, certes, et violence aussi, et toute censure est odieuse, mais en même temps, je ne sous-estime pas le fait que des musulmans en Occident puissent se sentir agressés en permanence, que ce soit sous Sarkozy ou sous Valls, sans être soutenus par quiconque, et donc avoir parfois des réactions à fleur de peau, que je ne partage pas, mais que je peux comprendre. Je suis bien plus outré par la censure exercée envers ce même artiste par l’Institut du Monde Arabe, au sujet de sa vidéo de Salman Rushdie endormi, car là, c’est une décision politique, venue d’en haut et non pas du peuple, et dans un lieu où les compromissions politiques ne sont pas rares.


Mona Hatoum, Jardin suspendu, 2008, à la DRAC Toulouse

Bon, retour à Toulouse : je vais passer vite sur quelques artistes et me concentrer sur deux découvertes. Les pièces les plus impressionnantes à mes yeux, sont aux Abattoirs :


Jean-Yves Jouannais, Comment se faire raconter les guerres par un grand-père mort, 2012, vue d’exposition, Abattoirs Toulouse

la reconstitution de la chambre où, lors de la prise d’otages d’artistes israéliens par un commando palestinien, la diffusion de l’assaut par la télévision était suivie en direct, la violence et son illustration étant simultanées (Christoph Draeger); trois Kiefer où il fait le salut nazi (de la série Occupations), l’obsession guerrière de Jean-Yves Jouannais (Comment se faire raconter les guerres par un grand-père mort, 2012, mais son grand-père*, tout beuysien qu’il veuille être, n’est guère convaincant, et Jouannais est, à mon sens, meilleur écrivain et conférencier que plasticien; de plus, je suis de ceux qui regrettent, au vu de ses travaux passés, que sa vaste intelligence ne soit désormais appliquée qu’à ce seul champ étroit, mais bon…), les ombres de Kara Walker, et l’appropriation de la grande Histoire dans sa petite histoire par Daniela Comani.


Gohar Dashti, Today’s Life and War, 2008

Ailleurs dans la ville, les absurdes scènes conjugales paisibles sur fond de guerre de Gohar Dashti (Today’s Life and War; remarquée à Photoquai), l’imposant mur de sacs de sable de Mona Hatoum (Jardin suspendu, 2008; ci-dessus), instrument guerrier sur lequel germent de jeunes pousses, les travaux sur la mémoire de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (Khiam I : comment rendre compte de l’horreur quand rien ne subsiste ? Khiam II: comment témoigner de l’horreur passée ?), le regard d’Ali Kazma sur les archéologues (leurs gestes, leur métier, leur rôle dans la construction de l’histoire).


Joao Vieira Torres, Ici, là-bas et Lisboa, 2012, capture écran

Et, parmi les jeunes étudiants étrangers (Festival international des écoles d’art), la vidéo ‘territoriale’ de la jeune Palestinienne Noor Abed (International Academy of Art Palestine, à Ramallah) qui inscrit et enfouit son corps dans le paysage contesté (It is really loud over here, 2011, en haut), et le film à la caméra thermique du Brésilien Joao Vieira Torres, actuellement au Fresnoy, où, entre deux villes et entre deux langues, éclairs et éclats de projecteurs dévoilent peu à peu un corps étrange, avec des formes indécises émergeant de l’ombre, dans un constant flux et reflux de l’image en très gros plan (Ici, là-bas et Lisboa; à suivre aussi). Un soir j’ai vu aussi le baroque et prévisible Preparatio Mortis de Jan Fabre, entre tombeau et chrysalide; y est inscrite la date du 17 janvier 1975 : deuxième anniversaire de la célébration de la naissance de l’art selon Filliou, ou loi Simone Veil sur l’IVG ?


Jean-Michel Pancin, Tout dépendait du temps, 2010-2012, vue d’exposition aux Abattoirs Toulouse

Venons-en à ma première découverte de Jean-Michel Pancin, je ne connaissais jusqu’ici que son travail ‘mathématique’ et j’avais vu aussi ses pelotes, lancées de l’extérieur aux prisonniers. Il a ici réalisé un travail très fort sur l’ancienne prison Sainte-Anne à Avignon, entre prélèvements de graffiti et de dessins muraux, entre poésie (Amor Vincit Omnia) et pornographie, reconstitution de l’espace même d’une cellule avec sa porte rêveuse et tragique, intégrant l’oeilleton au paysage avignonnais, témoignages d’anciens détenus. C’est, avec une diversité de moyens picturaux, sonores et visuels, une tentative de rendre plus proche l’univers carcéral, comme une appropriation archéologique de ce monde que, d’ordinaire, nous préférons ignorer (Tout dépendait du temps…, 2010-2012)


Jean-Michel Pancin, Tout dépendait du temps…, 2010-2012, vue d’exposition aux Abattoirs Toulouse


Alain Josseau, Guerre version 03, 2002-2012 et Peintures d’histoire 1 et 2, 2012, vue d’expo Abattoirs Toulouse

Et, tout au fond des Abattoirs, dans la grande salle rebaptisée pour l’occasion ‘Galerie des Peintures d’Histoire’, se déploie l’installation d’Alain Josseau, une grande table de tactique couverte de maquettes bricolées (au 1/72ème) où de petits soldats de plastique patrouillent immobiles et se tirent dessus (15000 figurines, 500 chars, 100 avions); des vues aériennes sont projetées sur la table, la colorant violemment (le vert typique des amplificateurs de lumière) et 32 mini-caméras captent les détails de l’image terrain, qui sont alors projetées sur deux grands écrans au fond de la salle, comme un vrai film de guerre (Guerre version 03, 2002-2012). C’est dans cet interstice entre l’image et sa représentation que s’insère son travail. Au mur des tableaux (Peintures d’histoire), violents et colorés, une grande aquarelle cartographique à propos du meurtre de


Alain Josseau, Entre les images… le noir (ou meurtre par défaut de définition, 2012, détail

journalistes depuis un hélicoptère américain en Irak (Collateral damage) et un dessin géant (Entre les images… le noir, ou meurtre par défaut de définition, 2012) reprenant les 468 images du film de Zapruder sur l’assassinat de JFK, qui fut filmé en 18 images/seconde et ensuite modifié pour être projeté à la télévision (24 i/s). Josseau s’intéresse à ces interstices, à ces six images par seconde qui sont ‘fausses’, qui ont dû être rajoutées à la ‘réalité’ pour la rendre visible (ou en tout cas diffusable), et il les occulte dans une vaine tentative de revenir au réel, de résoudre l’énigme. Comment se mêlent réel et fiction, comment accordons-nous foi à ce qui nous est montré, comment les images sont-elles produites et diffusées, ce sont là quelques-unes des questions qui traversent ce travail passionnant.


Alain Josseau, INV. AJ. 001/100, 2008, détail

Alain Josseau a en même temps une exposition à la Galerie Sollertis (jusqu’au 3 novembre), où, outre une autre maquette guerrière, il présente la centaine de toiles que Hitler voulait s’approprier pour son musée privé (INV. AJ. 001/100) : certaines ont disparu, ne sont plus connues que par de mauvaises photos, mais c’est toute la peinture européenne qui défile ici, dans un noir et blanc parfois flouté, déformé, Josseau les ayant repeintes à partir de fichiers internet. Ce sont des traces du passé, revues par le prisme des médias d’aujourd’hui. J’ai trouvé tout ce travail sur l’image d’histoire et sa transformation très intéressant.

[D’Alain Josseau, les Parisiens peuvent actuellement voir à Slick, sur le stand de la galerie clermontoise Claire Gastaud cette grande composition, moins guerrière.]

Il a donc beaucoup été question de guerre dans cette histoire, qu’on tente de l’épuiser comme Jean-Yves Jouannais, qu’on la détourne comme Mona Hatoum, qu’on se l’approprie comme les protagonistes de Khiam, ou qu’on en questionne les images comme Alain Josseau. C’est sans doute là le meilleur fil directeur pour parcourir les différentes expositions de ce Printemps qui l’an prochain, sera de nouveau printanier.

* pas mal de grands-pères dans ce festival : outre la statue guerrière de Jouannais, il y a aussi celui d’Elena Kovylina, héros russe face aux Allemands, qu’elle réincarne dans une belle vidéo (The Fist), et celui d’Agnès Pezeu, entre collaboration et résistance, lui aussi réincarné par un danseur lors d’une performance à BBB.

Photos de l’auteur excepté Dashti et Vieira Torres.

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