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The hunger of Conflict, the relief of Engagement Barbara Polla on Jhafis Quintero

février 17, 2013

Capture d’écran 2013-02-17 à 14.37.16

Engagement and Conflict

The hunger of Conflict, the relief of Engagement
Barbara Polla on Jhafis Quintero

Jhafis Quintero, incarnation et distance

Jhafis Quintero, né en 1973 au Panama, est un artiste multicartes, vidéaste avant tout, performeur, mais qui pratique aussi le dessin, la photographie, l’écriture. Il représentera le Panama à la prochaine Biennale de Venise en mai 2013. Il fut une figure de proue de l’exposition de groupe « L’Ennemi Public », à Paris, à la galerie Magda Danysz (janvier-février 2013). Figure de proue, parce qu’il fut le seul artiste dans cette exposition sur le thème de la prison (que fait-on de « l’ennemi public », si ce n’est l’emprisonner, pour ne plus le voir ?) – le seul, donc, à avoir eu une expérience personnelle et prolongée de l’emprisonnement. De lui, Clelia Coussonnet (Uprising Art) dit avec justesse que son art est certes nourri de cette expérience, mais que Quintero a la capacité d’universaliser son propos, pour nous faire ressentir nos propres prisons, nos propres enfermements, qu’ils soient physiques ou mentaux, sociaux, culturels, de corps ou de genre.

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Ennemis intérieurs, Ennemis publics

Cette capacité de prise de distance de ce qui vous est le plus proche, le plus intime, de ces « Ennemis intérieurs » qui sont le pendant de l’Ennemi Public et qui forment la matière même contre laquelle les artistes se battent et avec laquelle ils travaillent, comme le disait si bien Marthe Robert à propos de Kafka – ou encore l’historien de l’art français Paul Ardenne à propos des artistes en général (« ce que j’aime chez les artistes, c’est leurs ennemis intérieurs »), est particulièrement mise en lumière dans la Vidéo We only exist when we communicate (2010). En effet, dans cette vidéo, on commence par voir ce que l’on pense être une cellule carcérale. Dans le mur de la cellule, le détenu a fait un trou, pour communiquer avec son voisin, pour « engager » la conversation. Mais le risque est immense, car dans la mesure où l’on montre, où l’on met en évidence, son propre désir de communiquer, on devient extraordinairement vulnérable. L’arme blanche de l’autre peut alors nous blesser à chaque instant. Le génie ici, c’est que petit à petit la caméra elle-même prend ses distances, nous révélant que le mur de la cellule n’est pas un mur réel mais un mur symbolique, et que celui avec lequel nous voudrions communiquer, de l’autre côté du mur, c’est avant tout cet « autre moi-même », selon les termes mêmes de Quintero, cette ombre, ou ce fantôme, que nous avons tant de mal à toucher, à rejoindre, à incarner. Dans cette vidéo, Quintero lui-même crie, en continu : we only exist when we communicate – comme un appel puissant à la seule survie possible. Le désir de l’autre, cet autre sans lequel nous n’existons pas, le désir et l’amour à la fois nous animent, nous transcendent et nous mettent à la merci de celui devant qui nous nous dévoilons. Arme blanche derrière son dos : jamais sans mon arme – jamais sans nos mécanismes de défense – semble encore nous dire Quintero. Engagez-vous, criez, allez vers l’autre – « prêt à être tué, mais prêt à tuer aussi » (Paul Ardenne, à propos de We Only exist when we communicate).


We only exist when we communicate
Video duration 1’11’’
Jhafis Quintero
Amsterdam 2010
Making off : YOU-YOU

© l’artiste et la galerie Analix Forever

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L’art et le crime : les deux visages d’une même subversion

Selon Quintero, l’art et le crime sont plus proches l’un de l’autre qu’on ne le pense. Tous deux dérivent d’un appétit féroce, immémorial, fondamental, pour la transgression. « Pour avoir appartenu aux deux disciplines, je crois que l’art et la criminalité sont deux frères jumeaux qui partagent la nécessité de transgresser. J’ai connu beaucoup de criminels qui pourraient être de grands artistes et des artistes qui feraient d’excellents criminels. J’aime l’art parce que je peux être moi-même, sans préjudice à autrui. »

« Dans les deux cas donc, poursuit l’artiste, il s’agit de transgresser. Il en retourne de cette faim subversive que je ressens dans mon ventre, et que dès l’âge de mes seize ans j’ai pris l’habitude de satisfaire avec le crime. Cette adrénaline qui te baigne, quand tu as réussi un vol, et qui fait que tu ne songes même plus à l’argent, à comment le dépenser, mais que pendant un moment béni tu te laisses juste aller à la joie d’avoir dupé le système. Quand tu as cette faim là en toi, et que tu es un gosse de famille nombreuse à Panama, que tu grandis dans une carrosserie, le crime saute aux yeux – l’art lui est ailleurs, tu ne peux pas le voir, tu n’as même pas idée qu’il existe. Tu vas apaiser cette faim par la criminalité – l’apaisement le plus accessible, alors. »

Au milieu des années 1990, après une demi décennie déjà, écoulée en prison, il rencontre Haru Wells, « une femme bien décidée à nous prouver que l’art est un substitut efficace au crime. » Haru Wells enseigne l’art aux détenus, d’une manière non traditionnelle, dans un lieu non conventionnel. Elle leur apprend à organiser leurs idées et à communiquer d’une manière différente. Quintero, comme la plupart des prisonniers, s’inscrit aux cours de Haru Wells pour briser la routine du temps, cette routine du temps autophagique qui est l’ennemi juré des détenus (lire notamment Gérald Kerguillec, artiste travaillant avec des prisonniers, en France, dans L’Ennemi Public, coordination Paul Ardenne, Magda Danysz & Barbara Polla, Ed La Muette-BDL, 2013). Mais très vite, il se passionne. Et développe cette conviction, que l’art est un substitut au crime. L’engagement créatif, arme violente contre les inerties de tous les systèmes que nous humains mettons en place pour nous torturer nous-mêmes. On repense à Kafka, encore.

« En travaillant avec Haru Wells, nous avons, j’en suis convaincu, trouvé une manière naturelle de nourrir cet appétit de transgression que certains d’entre nous portent ancré à leur poitrine et leurs entrailles. Faire de l’art, pour moi, consiste à organiser une pensée de manière esthétique, à transmettre des idées, à re-signifier. C’est le substitut parfait du crime, parce qu’il me permet d’esthétiser la transgression qui fait partie de ma nature même. Je puis ainsi sculpter mes idées et mes instincts et leur donner une forme, une forme nouvelle et différente. »

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Les fantômes et les nécessités

Ghosts are my Hosts est le titre d’un chapitre de l’un des nombreux livres consacrés à l’artiste marocain mounir fatmi (Barbara Polla, in : mounir fatmi, Ghosting, publié par la Galerie Hussenot, 2011). Mais il faudrait probablement élargir ce propos à tous les artistes. Ghosts are their beloved and hated hosts. Ce double, cet autre soi-même qu’ils modèlent constamment. L’indispensable interlocuteur, aussi violent que bienveillant, toujours prêt à jouer, à gagner, et à prendre toute la place si l’on n’y prend pas garde. Dans Knock Out (2012), la vidéo sélectionnée par Paz Guevara pour être montrée à la Biennale, Jhafis Quintero se bat, à la boxe, contre son double. Pas avec son ombre, non, bel et bien avec son double. Jhafis Quintero possède une ombre – le double n’en a pas. Quintero repart avec son ombre – le double, sans ombre, repart en sens contraire. Les ennemis intérieurs sont des vampires.


Knock out
Video duration 1’09’’
Jhafis Quintero
Amsterdam 2011
Video Still

© l’artiste et la galerie Analix Forever

Le rythme de la boxe est physique, il est dans la respiration de l’artiste, une respiration qui « anime » la vidéo. L’action est courte (à peine plus d’une minute), répétitive : les vidéos de Quintero se regardent en boucle. L’homme effrayé par la répétition infinie des journées de détention reproduit cette répétition dans son art. Il faut faire vite. Se battre vite, se nourrir, vite, avant que la nourriture ne nous soit subtilisée, s’échapper, s’évader, vite, courir… il y a une sorte d’impossibilité à se reposer, pour celui qui regarde les vidéos de Quintero, qu’il s’agisse de We only exist when we communicate ou de Knock Out : le cri ne s’arrête pas, pas plus que la bataille. Seule échappée, crier, se battre, encore. Une nécessité absolue, celle de faire vite, à laquelle il semble impossible d’échapper. Le temps qui nous est accordé semble toujours trop bref.

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Jeter son corps dans la bataille

Dans les deux vidéos mentionnées à l’instant, Quintero est torse nu. Cette nudité est essentielle au travail, que ce soit conceptuellement, ou plastiquement. Au niveau formel, la nudité permet au spectateur de voir la peau, les tatouages, les cicatrices, les poils, toute une vie de corps qui souligne l’incarnation. Au niveau conceptuel, la nudité affirme le corps. Une des souffrances majeures liées à la détention telle qu’elle est conçue est la privation du corps. « Le corps du prisonnier ne lui appartient plus, il appartient à la justice », affirme Quintero. Et pour se réapproprier ce corps, des pratiques quotidiennes ou extrêmes : la nudité et l’exposition du corps, le tatouage et l’automutilation. Il s’agit de marquer son territoire – ce corps unique et vital –, comme l’on marque de graffitis les murs de béton de la prison, ce béton et ces murs qui deviennent au fil du temps « la deuxième peau » du prisonnier.

Une prochaine vidéo de Quintero (work in progress, 2013) nous parlera du corps et du temps, ces deux angoisses fondamentales et bien évidemment liées. Quintero, encore une fois nu, projette de se déplacer, dans un rayon de soleil trop vite évanoui. La lumière, ou plutôt son absence, est une autre caractéristique de l’enfermement, de quelque type qu’il soit. La prison ne fait que reproduire en cela nos nuits intérieures, les architectures carcérales n’ont rien inventé. Quelques instants par jour, le soleil illumine la cellule, au risque de blesser les yeux des détenus désormais habitués au gris. Quintero, à la recherche de toute lumière, place son corps dans le rayon. Mais le rayon se déplace et se déplace encore, jusqu’à disparaître. Le corps de l’artiste suit la lumière mais in fine, la lumière s’échappe, le corps reste là où il est, dans une cellule, close. Un enfermement enfermé.

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Pour que la subversion survive

L’un des problèmes majeurs de la subversion en art est de faire durer cette subversion. Dans le crime, elle se joue de la société ; en prison du système carcéral. Mais en art ? Qu’advient-il de la subversion une fois intégrée dans le « système » de l’art et ses trois M (Museums, Media, Money) ? « D’une manière ou d’une autre, répond Quintero, la transgression est prise en compte par l’institution artistique, absorbée, trivialisée par elle. L’institution transforme ce que tu veux dire et te transforme toi-même en un objet de consommation. Dès que quelqu’un sacralise la transgression, elle cesse d’exister en tant que telle. »

Pour qu’elle survivre, et l’artiste dans ce cas avec elle, la subversion, la transgression, doivent alors obligatoirement opérer un déplacement. Souvent ce déplacement se fait vers le plus extrême, autorisé par une certaine renommée artistique. Au risque d’infléchir la création. Pour Jhafis Quintero cependant, la subversion, aujourd’hui, n’est plus de se situer « hors système ». Il est y semble même parfaitement intégré : résident de la très select Rijksakademie à Amsterdam, invité aux biennales d’Amérique centrale et représentant de son pays à la Biennale de Venise. Le déplacement, dans le cas de Quintero, est plutôt inattendu et se joue autour de son identité passée : il est un ancien détenu, désormais un immigré en Europe. Quel est le sort normal, dans le « système », d’un ancien détenu, immigré d’Amérique centrale ?
…….. Premièrement, le retour en prison. « Une fois que tu sors de prison, tout le monde s’attend à ce que tu y retournes. On te le fait clairement comprendre, tout juste si les gardiens, quand enfin ils ouvrent la porte, après dix ans, ne te disent pas “A bientôt !“. Et le plus souvent, ils ont raison, tu y retournes, parce que tu ne sais rien faire d’autre que le crime et qui plus est, en prison, tu as fait des connaissances, tu as établi des réseaux, et ces connaissances, ces réseaux, vont t’aider à retourner au crime et donc, à retourner en prison. L’art m’a permis d’échapper à ce retour. »
…….. Deuxièmement, l’humiliation. Quintero parle de ce fantôme de lui-même qu’est l’immigré panaméen, un fantôme, ou une caricature qu’il porterait sur lui, voire en lui, et à laquelle les hommes du nord – il est essentiellement basé à Amsterdam – réagissent de manière stéréotypée. Mais là encore, l’art et son succès, certes social, mais répondant à d’autres contraintes, des contraintes qui auraient aujourd’hui plutôt tendance à valoriser le Noccidental que de l’humilier, lui permettent de duper son monde. « Entant qu’artiste, commente Quintero, je ressens, quand je réalise certaines œuvres, le même sentiment de rassasiement, la même jouissance, le même calme éphémère que quand j’avais réussi un casse. La même consommation d’énergie. Un plaisir profond à voir ce que j’ai fait et à duper un système. Je commets des œuvres d’art comme je commettais des crimes, la création répond à la même nécessité, je la conduis avec même engagement, mais au lieu d’être puni, je suis applaudi. »

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Et celui qui, enfant, dans la cour derrière la maison familiale, jouait à être Dieu, affirme aujourd’hui que « nous ne sommes pas le produit de nos “circonstances“ mais passons chaque seconde de notre vie à créer ces circonstances. » Dans le cas de Jhafis Quintero, des circonstances créatives constamment réinventées. Le meilleur est à venir.

Février 2013.

Publié sur Roots&Routes, research on visual cultures

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