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mounir fatmi : Le dessin fondateur

septembre 2, 2013

Par Barbara Polla


mounir fatmi, The Angel’s black leg, 2011

Les dessins de mounir fatmi, s’ils restent encore confidentiels, sont fondateurs. Car si l’artiste est connu et largement reconnu pour ses grandes installations, ses sculptures et désormais aussi pour ses vidéos et ses photographies, il dessine depuis toujours. Non seulement il dessine depuis toujours – certains dessins datent de 1995, 1996 et si l’artiste, souvent saisi par l’autocritique, en a éliminé un grand nombre – mais ceux qui restent, particulièrement précieux, nous parlent des thèmes fondamentaux du travail de mounir fatmi : les ciseaux, la coupure, celle du cordon ombilical, de la langue et du langage ; l’amputation, la rupture culturelle, la nécessité de refaire lien pour survivre ; la greffe enfin, physique, corporelle, culturelle. fatmi : « On y trouvera un corps mutilé, composé, recomposé, comme une apparition ; un corps sans jambe, une jambe dans un autre dessin, et un cordon ombilical qui relie les corps ; beaucoup de détails que l’on retrouve dans mes vidéos. »

Le dessin, intime et fragile (plusieurs séries de dessins comportent d’ailleurs le mot « Fragile » dans leur titre) : comme un fil rouge tout au long des années. Le fil rouge ? Au propre et au figuré. Les bandes rouges se retrouvent dans les dessins les plus anciens ; le rouge dans les obstacles aussi, l’une des œuvres « signatures » de fatmi, comme dans les câbles. Le rouge qui refait le lien, un autre lien. « Le rouge est une couleur qui s’impose à moi, dit l’artiste, elle est de l’ordre de la nécessité : elle arrive, elle met de l’ordre, elle gère mon chaos. Le rouge c’est le sang du mouton : tu dois voir cela pour devenir un homme. » Dans sa dernière vidéo en date, intitulée L’histoire n’est pas à moi (2013), on voit mounir farmi qui “écrit” avec des marteaux sur une ancienne machine à écrire. Tout le film est en noir et blanc, mais la bande de l’encre est rouge…

Le blanc, lui, tel celui de la série Fragile Communication par exemple, c’est, pour l’artiste, la couleur de la maison, la couleur de sa mère ; le blanc c’est l’intérieur ; le blanc recouvre, il cache l’histoire, il permet de passer à autre chose. Le blanc c’est le nuage… Une phrase du manifeste de fatmi dit : « Je ne sais pas si les nuages me protègent du soleil ou me cachent sa lumière. » Le blanc, protection intérieure ou effacement de la mémoire, comme dans cette série de peintures recouvertes de blanc et intitulée « Sans témoin » ? Le blanc et le rouge, encore. Mounir se souvient de Saladi, un peintre fou qui peignait un alphabet rouge sur les murs de sa chambre. Mounir souvent, regardait dans cette chambre… quand Saladi est mort, mounir a voulu filmer cette chambre peinte en rouge – mais la famille avait tout de suite tout repeint en blanc – tout effacé.

Le dessin, pour mounir fatmi comme pour tant d’autres artistes qui dessinent, est en réalité toujours lié à l’idée de l’effacement. Fatmi, quand il dessine, efface beaucoup, avec la gomme, indispensable instrument, mais aussi avec ses mains, avec ses doigts, tant et plus qu’il finit parfois par avoir des ampoules au bout des doigts. « Et parfois, dit-il, je me coupe avec le papier, lorsque celui-ci est dur, coupant – la blessure infligée par le papier est alors comme une sorte de trahison. » Le rapport au dessin devient très sensuel, l’artiste aime le moment de tailler le crayon – avec le taille-crayons c’est comme un corps qui entre dans un autre – mais il aime aussi le tailler au couteau, un geste violent, sensuel lui aussi, quasiment préhistorique lui semble-t-il. Dessiner ? « C’est très intime et très sérieux, et ludique en même temps. Jamais mineur. Jamais une esquisse seulement. »

Ainsi, autour du thème cher à mounir fatmi de « La Jambe noire de l’Ange » – symbole donc de la greffe culturelle – s’organisent toute une série d’œuvres, dessins, vidéos, photographies. Le dessin s’avère essentiel à mounir fatmi pour s’approprier l’oeuvre. Car comme il le dit si justement, « La vidéo est un art qui peut s’éteindre – le dessin, lui, continue d’exister, visuellement il ne s’éteint pas. Pour fabriquer cette jambe j’ai eu besoin de la dessiner, de l’effacer, de la dessiner encore et encore, jusqu’à saturation. » Le résultat ? Les dessins de « La Jambe noire de l’Ange » sont parmi les plus somptueux réalisés à ce jour par mounir fatmi.

Mounir fatmi, si amoureux du dessin qu’il aimerait que l’on invente des résidences, spécifiques, de dessin. Il rêve d’aller en Italie, en Espagne, faire du dessin et que du dessin. Et revenir avec une quantité de feuilles comme quand il est rentré d’Italie autrefois, avec ses dessins d’académie… ces dessins que son père trouva un jour.
– Tu es parti trois ans en Italie pour faire ça ?
– Oui, des dessins de corps !
– Des corps de qui ? je ne vois que des prostituées. En tous cas ce ne peuvent être ni ta mère ni tes sœurs, je ne vois que des prostituées qui louent leurs corps pour que toi et tes camarades fassent des jolis dessins.
– Oui, tu dois avoir raison, ai-je répondu.
Tu as tout à fait raison, il n’y a pas que le corps, la technique, il y a aussi une vie derrière tout ça.
– Je m’en fous, de ce qu’il y a derrière tout ça.

En réalité, j’avais dessiné des corps. Mon père, en les regardant, voyait des femmes, de chair et de vie.

La puissance du dessin, fondateur.

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