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Lunettes rouges à propos de Ali Kazma « Entre Adlis et Raamat, le livre »

décembre 6, 2013

Si, comme moi, vous avez constamment un livre dans votre poche ou votre sac, pour lire à chaque instant, en attendant le métro ou en faisant la queue chez le boulanger, ou si, au contraire, vous ne lisez que dans le calme et le recueillement, dans votre vieux fauteuil en cuir au coin du feu.
Si, comme moi, vous avez un attachement possessif à vos livres, ayant perdu toute votre bibliothèque dans une catastrophe au mitan de votre vie, ou si, au contraire, vous abandonnez vos livres une fois lus.
Si, comme moi, vous ne prêtez vos livres qu’avec réticence, les marquant préalablement d’un ex-libris et inscrivant le prêt et sa date dans votre carnet, ou si, au contraire, vous êtes généreux et insouciant avec eux, voire même prêts à les semer sur les bancs publics pour en retrouver d’autres.
Si, comme moi, vous avez toujours six livres en train, passant de l’un à l’autre au gré de votre humeur, ou si, au contraire, vous êtes l’homme d’un seul livre à la fois, d’une inébranlable fidélité.
Si, comme moi, vous annotez les marges de tous vos livres excepté les plus précieux, soulignez, commentez, cornez les pages, ou si, au contraire, vous les respectez comme des objets précieux.
Si, comme moi, vous traquez tard le soir le livre rare sur Abebooks, ou sur des sites encore plus obscurs dans des langues que vous ne comprenez pas, ou si, au contraire, vous êtes fidèles à votre libraire de quartier.
Que vous soyez l’un ou l’autre, bibliophile ou librivore, féru de romans de gare et de Goncourts ou d’essais abscons oubliés depuis longtemps, qui que vous soyez si vous êtes amants des livres, vous devez aller voir l’exposition en cours à la galerie Magda Danysz (jusqu’au 28 décembre).

Ali Kazma , qu’on connaît plus pour ses vidéos sur les métiers, sur les gestes et les mains de praticiens, qu’ils soient neurochirurgiens, archéologues ou horlogers (http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/2007/09/25/gagnants-et-perdants-lyon-4/) , est, lui aussi, un amoureux des livres et il a, au fil du temps, réalisé plusieurs milliers de photographies sur ce culte dont il est l’adepte. Certaines sont liées à l’objet-livre lui-même, depuis la fabrication du papier (dans un moulin artisanal), la composition du texte par des linotypistes, la reliure.

D’autres ont à faire avec le culte : le havre des bibliothèques, les librairies, la foire de Francfort, tous ces lieux où le savoir s’échange et s’absorbe.

Et bien sûr, des photographies des livres eux-mêmes, depuis des papyrus et des parchemins médiévaux jusqu’à des livres contemporains emblématiques, en passant par un manuscrit du divin marquis. Ses photographies sont le fruit d’une collecte, d’une écoute attentive, de voyages et de recherches, dont nous ne voyons ici qu’une petite sélection. Ce n’est en rien un travail documentaire et les photos ne sont pas légendées; c’est plutôt une plongée dans cet univers, des fragments, parfois décadrés ou flous, comme pour mieux en communiquer la magie. On reste là devant un monde mystérieux, où on s’interroge sur telle machine inconnue, tel bain de colle (?) étrange, tel titre dans une langue que nous ne déchiffrons pas.

On peut succomber au charme des bibliothèques que jamais on n’épuisera. On peut aussi se laisser envahir par la mélancolie du livre qui pourrait changer notre vie, qui existe quelque part et nous attend, mais qu’on ne trouvera pas. On peut, comme Adorno, cité dans le catalogue, tenter d’échapper à la tentation bourgeoise du bibliophile et juger que « la vraie beauté des livres, c’est d’avoir subi des dommages; sinon elle est pervertie en pur et simple décorum. »

Mais il est un grand absent dans ce travail (ou en tout cas dans la sélection ici présentée), c’est l’homme : on voit bien çà ou là la main d’un ouvrier, les doigts d’un linotypiste. On découvre même le crâne d’un relecteur (ou d’un contrôleur) orné d’une visière avec lentilles grossissantes. Mais, de lecteurs, point. Ce n’est pas l’acte de lire qui est célébré ici, nul n’est invité à partager avec Ali Kazma (ou avec le visiteur) le plaisir de lire. Il n’y a de place ici que pour l’objet, et cela nous éclaire sans doute aussi sur l’artiste.

La 4ème de couverture du catalogue comprend une soixantaine de mots dans l’ordre alphabétique, le mot livre en autant de langues : le premier, en tamazigh, est Adlis, et le dernier, Raamat, est livre en estonien.

Toutes photos Ali Kazma, Book, 2011, courtesy Analix Forever – galerie Magda Danysz.

Lire l’article original sur lunettesrouges.blog.lemonde.fr

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