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Chronique d’une boxeuse – Episode #01

mars 30, 2020

Mimiko Türkkan, artiste, photographe, auto-entrepreneuse fait de la boxe depuis l’âge de vingt ans. Chronique d’une boxeuse, c’est cinq épisodes d’une conversation entre Mimiko Türkkan et Barbara Polla dans le cadre de notre exposition « Le Pouvoir et la Grâce ». Un épisode par jour, du lundi 30 mars au vendredi 3 avril, dès 14h. English bellow.

POUQUOI LA BOXE ?

 
Barbara Polla : Ma première question, Mimiko : pourquoi as-tu commencé à faire de la boxe ?

Mimiko Türrkan : Déjà quand j’étais toute petite, j’avais un intérêt pour les femmes combatives, pour les personnalités et les caractères forts, dans les bandes dessinées notamment, je trouvais ce genre de femmes et cela me ravissait. Et puis quand j’ai commencé, que j’ai eu mes premières expériences d’entraînements de boxe, j’ai tout de suite compris que je tenais là quelque chose de très important pour moi, qui me correspondait profondément. C’était ce que je devais faire. Au début, il me semblait surtout que j’avais besoin de canaliser une sorte de violence, une rage intérieure que je devais extérioriser, de manière à éviter l’autodestruction. La boxe me permet réellement d’externaliser certains sentiments, de les déplacer à l’extérieur de moi, dans le cadre d’une activité réglementée. De les transformer en quelque chose de productif.

Barbara Polla : C’est très particulier, chez toi, Mimiko, cette association de violence, voire de rage intérieure comme tu l’appelles, avec ton caractère, ce que tu montres et que tu donnes dans les interactions de chaque jour, ta grande douceur, ta disponibilité, ton extrême gentillesse – mais il est vrai qu’en chacun de nous, ces sentiments existent, de violence, de rage… dans ton cas, ton caractère clément fait que ces sentiments, si je comprends bien, non seulement tu les gardes à l’intérieur de toi mais tu les repousses encore plus profond – sauf dans la boxe – et peut-être dans l’art ? Peux tu nous expliquer ton rapport à la compétition, ton rapport à l’enseignement de la boxe, et au combat surtout – un rapport qui me semble particulièrement complexe ?

Mimiko Türkkan : Je n’ai jamais été vraiment attirée par le combat. Par la boxe, l’énergie, l’extériorisation, l’entraînement, le partage avec d’autres femmes dans l’enseignement, oui. Mais pas le combat. Gagner, perdre, ce sont des notions qui ne me touchent pas vraiment. Et cela même si, bien sûr, dans les combats de boxe, il y a cette notion de consentement : je consens de taper, je consens à me faire taper. Malgré les règles du jeu, malgré ce consentement « officiel », je ne voyais pas pourquoi je me laisserais frapper par l’autre, ni pourquoi je la frapperais. Je ne voulais pas que la boxe, qui m’a aidée à sortir de l’autodestruction, m’y reconduise. Je voulais me détacher complètement de cette possibilité. Néanmoins, à un moment donné, je me suis dit, il faut que je vive cette expérience, aussi, sinon je vais le regretter plus tard. J’avais trente ans et dans quelques années, me suis-je dit, ce sera trop tard. J’ai donc approché le combat comme une expérience, une expérience qu’il me fallait éprouver. D’ailleurs, toute la période de préparation à la compétition a été particulièrement riche pour moi, en termes de d’introspection et de réalisation.

Barbara Polla : Revenons, alors, à cette expérience, cette unique expérience pour toi de compétition et de combat.

Mimiko Türkkan : C’était en 2013, dans le cadre de la compétition nationale de Turquie. C’était les matches éliminatoires. J’en ai fait deux et après le deuxième j’ai été éliminée. Je me souviens de tout avec grande précision. C’était tellement bizarre de me dire que je allais sur le ring avec quelqu’un qui, bien sûr, était d’accord, mais j’avais l’impression qu’elle était beaucoup plus débutante que moi, plus fragile et juste avant qu’on arrête le match je me disais ; mais enfin pourquoi est-ce que je tape cette fille ? Et quand je repense à ce moment-là, je réalise que dans le cadre du combat, je n’étais pas capable de me connecter à ma violence, à ma rage intérieure, alors que cette connexion est indispensable à son extériorisation triomphante dans le cadre d’un combat. Pour gagner on doit d’une façon ou d’une autre se mettre en relation avec cette rage, se connecter avec elle, et moi je n’en étais pas capable, pas dans ce contexte. En revanche, le lendemain, je monte sur le ring avec une autre fille, je ne la connaissais pas non plus, mais quand je l’ai regardée j’ai tout de suite senti, compris, qu’elle, elle était bel et bien connectée à sa violence intérieure, qu’elle elle voulait gagner, qu’elle allait gagner. Et pendant le match je me demandais pourquoi et comment je m’étais mise dans cette situation, pourquoi je me laissais frapper ainsi. Et j’ai été éliminée. J’étais et je suis satisfaite d’avoir vécu cette expérience.

Barbara Polla : Et aujourd’hui, en 2020, sept ans plus tard, comment vis-tu ton rapport à la boxe ? Et que transmets-tu, aux personnes à qui tu enseignes la boxe ?

Mimiko Türkkan : J’aimerais d’abord préciser que faire une compétition, un combat, cela représentait pour moi une manière d’exprimer ma puissance ou mon pouvoir, je ne sais pas exactement, cela m’est difficile de dire lequel des deux – une capacité de vaincre, une force, celle de me tenir debout face à des obstacles, à des individus, et cela c’était un rêve, j’aurais désiré, vraiment, pouvoir être cette personne qui réussit, mentalement, à se mettre dans la situation de gagner – car c’est un jeu mental que de se dire, j’ai envie de gagner, je veux gagner. Mais je ne suis pas capable de le faire. Alors je me suis dit qu’on n’est pas tous obligés de se définir par rapport à cette capacité de gagner. Il y a d’autres manières de se définir et de se sentir puissant. C’est cela, entre autres, que j’essaie de transmettre à celles et ceux avec qui je partage mes connaissances de boxeuse. C’est la découverte, aussi, du réel potentiel de puissance du corps de la femme, un potentiel presque toujours sous-évalué, diminué par rapport à la réalité, voire bridé : sa réelle force physique et son agilité. Finalement, j’aime partager les connaissances que j’ai acquises par la transmission, l’enseignement, je prends plaisir à ce genre de partage, à être témoin de l’évolution des femmes à qui j’enseigne la boxe. C’est beau.
 

WHY BOXING ?

 
Barbara Polla: Mimiko please, could you start by telling us why and how you started boxing?

Mimiko Türkkan: Since I was a little girl, I had an interest in combative women, in strong personalities and characters. I was looking for them, around me and in comics. This kind of women delighted me. And when I had my first experience in boxing training, I immediately understood that I had could find in boxing something very important for me, something that deeply corresponded to me. I understood that this was what I had to do, to grow.

It seemed to me that boxing would help me to externalize and channel the kind of violence I had inside me, my inner rage, so as to avoid self-mutilation. Boxing really allows exteriorizing certain feelings and to transform them into something productive.

Barbara Polla: The association of violence, of internal rage as you call it, together with your sweet and soft character, your extreme kindness, is something very peculiar in you, Mimiko. Because of this character, if I understand correctly, not only did you keep these feeling inside of you, even more so you pushed them even deeper, further away – except in boxing and perhaps in art? Could you now explain to us your relationship to competition, to combat, and also to the teaching of boxing – a relationship that seems particularly complex to me.

Mimiko Türkkan: I was never really drawn to the fight. To training, sharing with other women in education, yes. But not to the fight. Winning, losing, these are concepts that do not really affect me. Of course, in boxing fights, there is a notion of consent: I agree to hit, I agree to get hit. But despite the rules of the game, despite this “official” consent, I couldn’t see why I would let myself get hit by the other, nor why I would hit her. I didn’t want boxing, which helped me out of self-destruction, to take me back. I wanted to detach myself completely from this possibility. Nevertheless, at some point, I said to myself, I must live this experience, too, otherwise I will regret it later. I was thirty years old: in a few years, I told myself, it will be too late. So I approached combat as an experience, an experiment that I had to live. And the whole period of preparation for competition has been particularly rich for me, in terms both of introspection and achievement.

Barbara Polla: Let’s go back, then, to this experience, this unique experience that was for you competition and combat.

Mimiko Türkkan: It was in 2013, as part of the national competition in Turkey. I did two playoff games, after the second one I was eliminated. I remember everything with great precision. It was so weird to realize that I was going to the ring with someone who, of course, agrees, but whom I felt so much more fragile and more of a beginner than me, and just before we stopped the match I said to myself but finally why do I hit this girl? And when I think back to that moment, I realize that in the context of combat, I was not able to connect to my violence, to my inner rage, while this connection is essential for its triumphant exteriorization in the framework of a fight. In order to win you have to somehow get in touch with this rage, connect with it, and I was not able to, not in this context. The next day, I got into the ring with another girl, whom I did not know either, but when I looked at her immediately I could feel and understand that she was indeed connected to her inner violence, she wanted to win and she was going to win. And during the match I wondered again, why and how I got into this situation, why I let myself get hit like this. And I was eliminated. I was, and I still am, quite satisfied to have lived this experience.

Barbara Polla: And today, in 2020, seven years later, how do you see your relationship with boxing? And what do you pass to the people you teach boxing?

Mimiko Türkkan: First of all, boxing represents for me a way of expressing my power, a capacity to conquer, the force of standing up in the face of obstacles, of individuals, and that has always been like a dream. I really wanted to be that person who mentally succeeds in getting into the winner’s situation. It is a great mental game to be able to tell yourself, I want to win, I will win. But as I am not able to do that, I convinced myself that we all don’t have to define ourselves in terms of this ability to win. There are other ways to feel powerful. And this is exactly what, among others, I try to pass on to those with whom I share my boxing knowledge: the discovery of the real power potential of women’s body, a potential that almost always is undervalued, undermined, diminished as compared to reality, i.e., our real physical strength and agility. Finally, I like to share, through transmission and teaching, the knowledge that I have acquired, I take pleasure in this kind of sharing, it is a great satisfaction to witness the evolution of the women to whom I teach boxing. It is beautiful.

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