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Le corps confiné, le corps libéré par Jhafis Quintero

avril 8, 2020

Jhafis Quintero, Sin título, 2019, 80 x 40 cm Crayon sur papier © Jhafis Quintero

Jhafis Quintero, né en 1973 au Panama, est un artiste multicartes, vidéaste avant tout, performeur, mais qui pratique aussi le dessin, la photographie, l’écriture. Il a représenté le Panama à la Biennale de Venise 2013. Il fut une figure de proue de l’exposition de groupe « L’Ennemi Public », à Paris, à la galerie Magda Danysz (janvier-février 2013). Figure de proue, parce qu’il fut le seul artiste dans cette exposition sur le thème de la prison (que fait-on de « l’ennemi public », si ce n’est l’emprisonner, pour ne plus le voir ?) – le seul, donc, à avoir eu une expérience personnelle et prolongée de l’emprisonnement. De lui, Clelia Coussonnet (Uprising Art) dit avec justesse que son art est certes nourri de cette expérience, mais que Quintero a la capacité d’universaliser son propos, pour nous faire ressentir nos propres prisons, nos propres enfermements, qu’ils soient physiques ou mentaux, sociaux, culturels, de corps ou de genre.
 

Sweet Powder

Sweet Powder, 2010, video still © Jhafis Quintero

 
L’art et le crime : les deux visages d’une même subversion

Selon Quintero, l’art et le crime sont plus proches l’un de l’autre qu’on ne le pense. Tous deux dérivent d’un appétit féroce, immémorial, fondamental, pour la transgression. « Pour avoir appartenu aux deux disciplines, je crois que l’art et la criminalité sont deux frères jumeaux qui partagent la nécessité de transgresser. J’ai connu beaucoup de criminels qui pourraient être de grands artistes et des artistes qui feraient d’excellents criminels. J’aime l’art parce que je peux être moi-même, sans préjudice à autrui. »

« Dans les deux cas donc, poursuit l’artiste, il s’agit de transgresser. Il en retourne de cette faim subversive que je ressens dans mon ventre, et que dès l’âge de mes seize ans j’ai pris l’habitude de satisfaire avec le crime. Cette adrénaline qui te baigne, quand tu as réussi un vol, et qui fait que tu ne songes même plus à l’argent, à comment le dépenser, mais que pendant un moment béni tu te laisses juste aller à la joie d’avoir dupé le système. Quand tu as cette faim là en toi, et que tu es un gosse de famille nombreuse à Panama, que tu grandis dans une carrosserie, le crime saute aux yeux – l’art lui est ailleurs, tu ne peux pas le voir, tu n’as même pas idée qu’il existe. Tu vas apaiser cette faim par la criminalité – l’apaisement le plus accessible, alors. »

Au milieu des années 1990, après une demi décennie déjà, écoulée en prison, il rencontre Haru Wells, « une femme bien décidée à nous prouver que l’art est un substitut efficace au crime. » Haru Wells enseigne l’art aux détenus, d’une manière non traditionnelle, dans un lieu non conventionnel. Elle leur apprend à organiser leurs idées et à communiquer d’une manière différente. Quintero, comme la plupart des prisonniers, s’inscrit aux cours de Haru Wells pour briser la routine du temps, cette routine du temps autophagique qui est l’ennemi juré des détenus (lire notamment Gérald Kerguillec, artiste travaillant avec des prisonniers, en France, dans L’Ennemi Public, coordination Paul Ardenne, Magda Danysz & Barbara Polla, Ed La Muette-BDL, 2013). Mais très vite, il se passionne. Et développe cette conviction, que l’art est un substitut au crime. L’engagement créatif, arme violente contre les inerties de tous les systèmes que nous humains mettons en place pour nous torturer nous-mêmes. On repense à Kafka, encore.

« En travaillant avec Haru Wells, nous avons, j’en suis convaincu, trouvé une manière naturelle de nourrir cet appétit de transgression que certains d’entre nous portent ancré à leur poitrine et leurs entrailles. Faire de l’art, pour moi, consiste à organiser une pensée de manière esthétique, à transmettre des idées, à re-signifier. C’est le substitut parfait du crime, parce qu’il me permet d’esthétiser la transgression qui fait partie de ma nature même. Je puis ainsi sculpter mes idées et mes instincts et leur donner une forme, une forme nouvelle et différente. »

Jhafis Quintero, is a plural artist: a video artist above all, a performer too, he also practices drawing, sculpture, photography and writing. He has represented Panama at the 2013 Venice Biennale. He was a figurehead of the group exhibition « Public Ennemy », in Paris, at the Magda Danysz Gallery (January-February 2013). Figurehead, because he was the only artist in this exhibition on the theme of prison (what do we do with the « public enemy », if not imprison him, so as not to see him anymore?) – the only one, therefore, to have had a personal and prolonged experience of imprisonment. About him, Clelia Coussonnet (Uprising Art) aptly says that his art is certainly nourished by this experience, but that Quintero has the capacity to universalize his subject matter, to make us feel our own prisons, our own confinement, whether it is physical or mental, social, cultural, bodily or gender.

Art and Crime: Two Faces of a Same Subversion

According to Quintero, art and crime are closer to each other than you think. Both derive from a ferocious, immemorial, fundamental appetite for transgression. “Having belonged to both disciplines, I believe that art and crime are two twin brothers who share the need for transgression. I have known many criminals who could be great artists and artists who would make excellent criminals. I love art because I can be myself, without prejudice to others.”

“In both cases, therefore, continues the artist, it is a question of transgressing. It is about this subversive hunger that I feel in my belly, and that from the age of sixteen I got into the habit of satisfying with crime. For the adrenaline that bathes you, when you have successfully stolen, that makes you no longer even think about money, how to spend it, but yes, for that blessed moment when you just let yourself go to the joy of having fooled the system. When you have that hunger in you, you are a kid of large family in Panama and you grew up in a car body shop, then the crime seems just obvious – art is elsewhere, you can’t see it, you don’t even have the notion that it exists. You’re naturally going to quell this hunger by crime – the most accessible appeasement, then.”

In the mid-1990s, after half a decade already in prison, Jhafis Quintero meets Haru Wells, “a woman determined to prove that art is an effective substitute for crime.” Haru Wells teaches inmates art in a non-traditional way in an unconventional location. She teaches them to organize their ideas and to communicate in a different way. Quintero, like most prisoners, signs up for Haru Wells’ classes to break the routine of time, that autophagic time routine which is the sworn enemy of inmates. But quickly, Jhafis Quintero becomes passionate about art. And develops this conviction, that art is a substitute for crime and creative engagement, a most efficient weapon against the inertia of all the systems we humans put in place to torture ourselves.

“Working with Haru Wells, I found a natural way to fuel my appetite for transgression. To make art, for me, is to organize my thoughts in an aesthetic way, to transmit ideas, to re-signify. It’s the perfect substitute for crime, because it allows me to aestheticize the transgression that is part of my very nature. I can thus sculpt my ideas and my instincts and give them a form, a new and different form.”

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