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Performance « A l’étude » de Nikias Imhoof dans la Revue PointContemporain

mai 21, 2020

FOCUS / PERFORMANCE « À L’ÉTUDE » DE NIKIAS IMHOOF

 
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La performance « A l’étude » montre au public un pianiste au travail.

Elle propose une autre manière de vivre la musique que le concert ou l’enregistrement : en effet, elle dévoile ce qui lui est généralement caché et elle occulte ce qu’on lui montre habituellement. Pourtant, cette performance ne se veut pas un acte de négation du concert, elle cherche plutôt à opérer un vacillement dans la relation que le public entretient avec l’interprète : la performance enrichit l’expérience du public tout autant que celle du performeur. L’absence de concert déplace l’attention du spectateur sur le travail du musicien, travail généralement occulté au profit du concert-spectacle. Ici le travail devient le cœur de l’œuvre, il devient un acte pleinement signifiant et non plus un acte préparatoire en vue d’autre chose.

« Dans cette performance, je me propose de travailler uniquement des études »(et le répertoire pianistique en regorge : Chopin, Liszt, Debussy, Ligeti, …). S’ajoute ainsi à la réflexion sur le concert comme spectacle, celle de la place du spectaculaire (en l’occurrence de la virtuosité) dans le concert et plus généralement en musique. En effet, le genre des études, plus encore que tout autre genre musical, place l’interprète face à ses limites. L’interprétation en public d’un cycle d’études jette l’exécutant, comme un trapéziste sans filet, sous les yeux fascinés du public.

En revanche, en y intégrant l’erreur et la répétition, la performance permet d’appréhender la dimension spectaculaire sous un autre angle : celui de l’existence travailleuse qui rend possible le spectaculaire. L’ordinaire du travail se mue en extraordinaire par son exposition au public.

Cette « performance » – un terme intrinsèquement teinté d’une connotation « sportive – met aussi en scène l’aspect « combatif » de la musique, un aspect particulièrement important aujourd’hui.

« Non seulement j’ai pu entendre la musique mais surtout sentir, physiquement, l’énergie dégagée par la contrainte performative. » Barbara Polla

De la performance comme enfermement volontaire

Interpréter une pièce de musique, si l’on considère que cela équivaut à jouer la pièce du début à la fin, enferme l’interprète dans un lieu et une suite d’instants qu’il connait d’avance et qu’il fait défiler en lui. L’interprète libère la pièce qu’il interprète, lui donne vie, mais s’enferme lui-même dans le flux de la pièce. Une fois que le continuum de la pièce a débuté, l’interprète doit aller jusqu’au bout : le morceau règne sur l’interprète pendant toute la durée de son exécution. Tous les arts du temps enferment le spectateur dans une temporalité propre et un lieu d’exécution. Le spectateur devient otage du temps.

La performance en tant qu’art du temps, participe a cette catégorie de manière plus diffuse qu’un morceau de musique ou qu’un rôle théâtral par exemple. La performance consiste en un enfermement volontaire de la vie en tant que telle, d’une suspension de son cours naturel. Cet enfermement n’est pas du même type que celui du concert : le concert en tant qu’institution fait partie de la vie quotidienne, la performance offre un autre point de vue sur la vie (elle l’interroge au moins sur certains de ses aspects). La performance est probablement l’art le plus proche de la vie, tellement proche que l’on doit parfois choisir des conditions extrêmes pour l’en démarquer.

Je nomme conditions d’enfermement le protocole que le performeur s’astreint à respecter durant la performance et qui la démarque ainsi du quotidien (même quand la performance se proclame comme une portion de vie quotidienne). Peut-être nous arrive-t-il de respecter de telles conditions dans notre vie courante, mais si c’est le cas, ce respect ne relève pas d’un protocole préétabli et ne possède pas à première vue de portée symbolique (les ermites comme précurseurs de la performance ?). Ces conditions enferment le corps et dans une moindre mesure l’esprit dans le champ de la performance : elles sont le propos de la performance, sa tonalité, sa forme.

La performance met en scène la vie : elle transforme en art le corps en vie. Pourtant la performance n’est pas reproduction de la vie : le regard du spectateur vient modifier la vie (et la vie du pianiste est généralement très solitaire avant qu’il ne se retrouve soudain brutalement lâché dans la fosse du concert).

Les regards extérieurs vont avoir un impact sur ma manière de travailler, du moins au début (sur six semaines de performance cela va certainement évoluer, comme souvent le rapport au public, à l’instrument évolue au cours d’un concert). En tant que musicien il est très difficile de faire abstraction des oreilles qui nous écoutent et l’attention que nous porte une salle est très clairement perçue lorsque l’on est sur scène. Ces oreilles qui écoutent n’ont pas l’habitude d’écouter notre « travail », nos erreurs, nos progrès. Mais en présentant un travail et non un spectacle « fini », cette performance libère l’interprète du poids de l’œuvre.

On peut donc affirmer que cette performance enferme et libère à la fois. Elle libère l’interprète et le public de la prison temporelle de l’œuvre : l’interprète au travail n’est pas contraint d’exécuter l’œuvre en entier à chaque fois qu’il joue, il peut répéter des passages, s’arrêter sur une mesure, rejouer inlassablement un même trait. Elle montre la musique au quotidien.

Mais cette performance enferme ce qui auparavant était libre : le corps-esprit au travail. Cependant, dans le même geste qu’elle l’emprisonne, elle libère le travail de son aspect utilitaire et en fait un objet de pure contemplation.

Pour lire l’article en ligne, cliquez ici


 
ENTROUVERT, du 15 mai au 25 juin à la galerie Ana­lix Fore­ver et dans les airs, avec Céline Cadaureille, Debi Cornwall, Angus Fairhurst, Laurent Fiévet, Shaun Gladwell, Valérie Horwitz, Nikias Imhoof, Stefan Imhoof, Abdul Rahman Katanani (dès le 13 juin), Ali Kazma, Rachel Labastie, Maïa Mazaurette, Sylvie Mermoud & Pierre Bonard, Robert Montgomery, Pavlos Nikolakopoulos, Jhafis Quintero, Klavdij Sluban, Laure Tixier, Mimiko Türkkan et Guillaume Varone. Performance de Nikias Imhoof, « À l’étude », du mardi au samedi, de 12h à 14h

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